Lectures poétiques et littéraires


 

« un Hiver à Fumer » est une nouvelle – ou un petit roman, selon ce que sera sa longueur finalefaisant partie de l'ensemble « Vrais Semblables » – et de celui (assez vaste) de mes travaux inachevés...
C'est le monologue – incluant des voix extérieures – d'un pauvre type, reclus dans ses délires et le capharnaüm de son appartement, isolé de la société des vivants, à l'abandon total, y compris de lui-même… recomposant son état dans le monde à mesure que le sien se décompose.
Dans la forme, il s'agit de textes distincts, de tailles et styles variés, écrits à la 1ère, 2ème ou 3ème personne. L'apparence peut sembler désordonnée, voire foutraque, mais l'ensemble d'un Hiver à Fumer fera dégager (je l'espère) une unité et cohérence.
En voici trois, écrits à une personne différente (il, tu, je). Ils sont lisibles plus bas.

 
Texte 1 : Les asperges

Interprète : Petrus / 29 novembre 2022

 

Texte 2 : Désordre noir

Interprètes : Petrus, Priscille Blas / Prochainement

 

Texte 3 : La femme

Interprètes : Petrus, Priscille BlasProchainement

 

Les asperges
Il regarde les asperges dans le frigo. Elles sont encore bonnes mais il sait qu’il ne les mangera pas. Pas question d'y toucher ! Elles vont rester là, aussi longtemps qu'il le faudra. Et lui aussi, près d'elles. Il se prépare à leur agonie. Il va les accompagner, les visiter, plusieurs fois par jour ! mais il ne pourra rien pour elles, que les voir dépérir, peu à peu, avec une sorte d'angoisse mêlée à une certaine excitation. Il ne s'agit pas de plaisir morbide, ni plus de constatations savantes – même s'il va calmement les observer se dégrader, inexorablement, et pourrir, en silence ; et peut-être se tordre et noircir, desséchées. Spectacle épouvantable ! Ça le bouleverse d'assister à cela, impuissant... car il n'y peut rien, incapable d'agir, en aucune manière. Il se prépare au pire, à savoir qu’il faudra bien finir par les sortir de là, tôt ou tard, pour les jeter à la poubelle. Jeter des asperges ! au prix où ça coûte… Il se demande s'il n'ira pas les enterrer dans le jardin. Ce serait plus digne, plus apaisant – au moins pour lui ; peut-être aussi pour elles. Seulement, imagine si, un jour, alors qu'il va se recueillir sur leur sépulture, il voyait quelque chose en sortir... Une pousse ! Là ! Une pousse d'asperge. De ces mêmes asperges pour qui il n'a rien fait. Et qui reviennent ! Oh, pas pour se venger ; enfin, pas directement, pas physiquement, mais juste par leur présence, leur simple présence, muette, accusatrice. Le supporterait-il ? Ce n'est pas possible... Qui le supporterait ?
Mais heureusement, il a tout le temps !
puisque pour le moment, elles sont encore bonnes.
* * *
Texte écrit en avril 2006, après avoir vu une soirée sur Samuel Beckett à la télé (Arte). J’y ai pensé immédiatement en ouvrant mon réfrigérateur et voyant une belle botte d’asperges… que j'ai eu le plaisir de manger le lendemain midi !

 

Désordre noir
Tu t'enfonces dans le désordre comme dans des sables mouvants... et ce qui va permettre à l'environnement extérieur de t'engloutir, c'est qu'il ne compte pas, que rapidement, tu ne le vois plus. Sa matérialité est pourtant bien réelle ! mais ce n'est pas ta réalité. La tienne est interne, uniquement. Je parle de celle de ton esprit, car ta chair se rattache pleinement à la bassesse de ce qui est ici-bas. Or tu t'es passablement détaché de la chair bien avant qu'elle ne se détache d'elle-même de tes os. Ces os qui ne finiront nullement dans telle boîte en plastique de dieu sait quel savant pour en étudier dieu sait quoi... Cela arrive, pour certains, tandis que ce qui arrive, pour certains, n'a aucune chance de t'arriver, à toi. Aucun risque non plus, il faut bien le reconnaître... Tu n'es pas plus fait pour les traces que pour les souvenirs, matérielles, mémoriels. Pour un peu, on pourrait dire que tu n'es fait pour rien ; voire que tu n'es tout simplement pas fait. Ce serait trop beau ! Hélas pour toi, la preuve que tu as été fait est que tu t'es défait... Personne ne se fait tout seul, et il en va de même pour se défaire. Il y a des événements – toujours –, et puis un laisser-faire. Il faut savoir profiter des opportunités. C'est un art ! en quelque sorte – la dite sorte restant à déterminer, mais on n'a pas les moyens de. Pas ici, ni maintenant. C'est dommage, car, le temps, on l'aurait. C'est même tout ce qu'il reste, quand il n'y a plus rien d'autre.
Le véritable effondrement, il est interne : tu coules en toi, étant à la fois le trou noir et ce qu'il aspire. Qu'est-ce que tout cela devient, après ? Pas grand chose... même si personne n'en sait rien. Tu ne saurais pas le dire non plus, si tant est que tu en aies envie. Or cela fait bien longtemps que les envies t'ont quittées. Mets-toi à leur place : il n'y avait pas grand chose à quoi s'accrocher, avec toi. Elles n'ont pas l'habitude, car, d'habitude, c'est le contraire. C'est la foire aux envies ! À moi ! À moi ! Non, à moi ! Ne vous fâchez pas : vous pouvez avoir la même. Et même : les mêmes. Il n'y a pas de limites, c'est l'avantage. Après, ça ne va poser de problème à personne à la condition que l'on reste bien sur le plan des envies ! stricto sensu. Mais dès qu'il y aura tentative de réalisation, ça tournera à la catastrophe, dans la plupart des cas. On se demande ce que les gens ont dans la tête... Ils sont tombés dessus, probablement ; je ne vois pas d'autre explication. Et toi non plus ; toujours probablement. 

 
La femme de l'ombre
Il y a cette femme, qui doit être belle, même si je ne la vois pas. Je le sais. Elle n'est qu'une ombre qui passe dans ce capharnaüm de choses entassées, sans distinction pour ce qui est précieux d'avec ce qui est vil. A-t-elle vécu ici ? Sans doute s'y trouvait-elle bien. Je ne suis pas sûr qu'elle voit les changements... ni moi non plus d'ailleurs – je veux dire qu'elle ne doit pas me voir, n'étant pas du même temps. Et pourtant, je l'ai déjà entendue qui parlait. Et pourtant, j'avais la certitude que c'était à moi qu'elle s'adressait. Est-ce à dire que j'étais déjà mort ? Cela pourrait expliquer le phénomène... Mais j'entends encore sa voix à la fois décidée et affaiblie par un mal mystérieux. C'est une femme qui souffre. Elle n'est pas la seule... Je ne te dis pas cela pour moi ! La douleur physique, ça peut se supporter, si ce n'est se porter... avec style ! Même à la fin. Tandis que la souffrance morale, elle dégrade. Toute dignité n'y a plus sa place. On est un fauve, avec une plaie. Et on la lèche, comme si cela pouvait y changer quoi que ce soit. Les bêtes, les vraies, elles savent quand c'est la fin. Elles ont un courage que nous n'avons pas.
« Pourquoi voulez-vous donc que je vous ai connu ? » l'ai-je une fois entendu dire. C'était cette fois-là où j'ai pensé, persuadé, que c'était à moi qu'elle parlait. « Je n'aime pas connaître les gens. Pas intimement en tout cas. Certainement pas ! Cela ne peut apporter que du désordre. Je ne le supporterais pas ! Le monde des autres, de tous les autres, ce n'est pas le mien ! Absolument pas ! En aucune manière... Aucune. » Elle pleurait presque, sur la fin. J'ai voulu faire un geste. Par empathie, par galanterie. C'est important. Elle l'a pressenti, et s'est détourné. « En aucune manière » a-t-elle répété, mais à voix basse, sachant que je l'entendais de toute façon. Même ses pensées, c'était possible. Comme celle-ci : « Mon cher, soyez gentil, restez en dehors de tout cela... » Ces réflexions muettes avaient un accent de femme du monde. Duquel ? D'aucun accessible. À présent, elle était sortie de son passé, et n'y retournerait plus ; jamais.

 

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